L’Obsession des Couleurs : vivre, penser et construire un univers chromatique
Dans l’atelier, tout commence par la couleur.
Avant le geste, avant la forme, avant l’idée même d’un tableau, il y a cette pulsation chromatique qui cherche à advenir. Un état vibratoire. Une tension. Un appel.
Je n’ai jamais envisagé la couleur comme un prétexte, une décoration.
Elle est mon territoire, ma matière première, mon langage intime. Elle possède sa propre logique, sa propre respiration, et c’est peut-être ce qui explique pourquoi je m’y plonge avec une obstination presque quotidienne.
La Couleur, pour moi, n’est pas un choix, c’est une nécessité vitale.
Explorer les familles chromatiques : des clés tonales comme boussoles
Depuis plusieurs années, j’élabore des clés tonales, des rythmes de couleurs qui m’aident à cartographier mes envies du moment. Je les construis comme on construit une gamme musicale.
Chaque page de carnet devient un laboratoire miniature où je teste l’endurance d’un bleu face à un ocre, la douceur d’un rose posé près d’un vert acide, ou la profondeur d’un pourpre en friction avec un jaune solaire.
Ces clés sont des repères, non des recettes. Elles laissent la place à la dérive, au hasard, à ces accidents heureux qui reconfigurent une palette entière.
Les violets mauves, une quête lente et méthodique
Parmi toutes les recherches chromatiques, celle des violets mauves est devenue une expérimentation presque obsessionnelle.
Pas un violet mauve rose idéal, mais des dizaines :
- rouges chauds mélangés à des bleus froids,
- alizarine contre cobalt,
- pourpre dioxazine avec bleu indigo,
- magenta frotté au bleu outremer.
Chaque combinaison modifie la vibration.
Chaque mélange ouvre une autre perception.
Chaque tentative pousse la couleur vers un ailleurs, un autre seuil.
Un mauve n’est pas un compromis, c’est un territoire spectral, un battement entre lumière et ombre.
Les tests de surface, comment la matière décide de la lumière
Chaque couleur ne vit pas de la même manière selon ce qui la porte.
J’ai donc commencé une série d’essais sur des bandes étroites de toile avec des fonds différents :
- gesso : la couleur glisse, se pose, s’épanouit
- médium acrylique : elle s’étale avec une lumière intérieure, presque transparente
- ocre : elle se réchauffe, se complexifie, gagne une tonalité terrestre
- toile brute : elle pénètre le fil, se trame, devient organique
Tester une couleur sur ces quatre terrains, c’est observer comment elle respire.
C’est comprendre l’énergie qu’elle révèle ou qu’elle capte.
C’est anticiper la dynamique d’une future série.
Carnets de recherche : fragments, structures, dérives
Mon grand carnet du moment est un espace hybride :
je découpe la page en sections, comme des cellules d’un même organisme.
Dans certaines, j’observe des fragments abstraits de ce qui m’entoure.
Dans d’autres, j’analyse la structure de peintres que j’admire, comme on étudie la charpente d’un édifice.
Parfois, je laisse un crayon à quatre mines colorées suivre sa propre logique.
La couleur s’y aventure seule, avec un trait plus affirmé.
Elle s’échappe de toute intention et produit des accidents joyeux où se loge souvent un début de tableau.
Ces pages ne sont pas destinées à être montrées.
Elles préparent un futur encore invisible.
La couleur comme expérience vivante
Ce travail chromatique n’est pas seulement une collection de tests techniques.
Il s’agit d’une expérience perceptive, profonde, lente, attentive.
La couleur agit comme une matière vivante : elle traverse le support, elle se transforme, elle résonne avec l’air, la lumière, le temps.
Elle contient des états — douceur, tension, expansion, respiration — qui deviendront ensuite les moteurs d’une série. Ou pas. Ces recherches amplifient encore cet amour immodéré pour la Couleur.
La Couleur est un espace de conscience.
Ces recherches chromatiques trouvent une expression affirmée dans la collection Espaces de Couleur, où la couleur construit l’espace autant qu’elle le fait vibrer.
Mais cette attention à la couleur traverse l’ensemble de mon travail : quelle que soit la collection, elle reste un fil conducteur, une matière vivante qui irrigue chaque peinture.
À certains moments, cette recherche s’est concentrée de manière plus obsessionnelle encore, notamment autour du rouge carmin, exploré dans des formats plus intimes sur papier. Effusion Carmin et Gris-gris Carmin, explorent les relations du Rouge Carmin à d’autres couleurs froides.
Ces expérimentations chromatiques sont visibles dans la collection Miniatures Intimes, où la couleur est travaillée dans son intensité brute et sa résonance la plus immédiate.